La diagonale du vide

La diagonale du vide

vous écoutez, on vous observe...

bengir000

Vous êtes métropolitain ou habitant une banlieue, vous ne craignez pas le choc des cultures, le countryside lifestyle vous apparaît comme une opportunité, alors ... Au fait ! Cette production dépend fièrement du label podshows

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S07E03 l'autre route

Deux routes divergeaient dans un bois jaune;
Triste de ne pouvoir prendre les prendre toutes deux,
Et de n’être qu’un seul voyageur, j’en suivis
L’une aussi loin que je pus du regard
Jusqu’à sa courbe du sous-bois.

Puis je pris l’autre, qui me parut aussi belle,
Offrant peut-être l’avantage
D’une herbe qu’on pouvait fouler,
Bien qu’en ce lieu, vraiment, l’état en fût le même,
Et que ce matin-là elles fussent pareilles,

Toutes deux sous des feuilles qu’aucun pas
N’avait noircies. Oh, je gardais
Pour une autre fois la première!
Mais comme je savais qu’à la route s’ajoutent
Les routes, je doutais de ne jamais revenir.

Je conterai ceci en soupirant,
D’ici des siècles et des siècles, quelque part:
Deux routes divergeaient dans un bois;
Quant à moi, j’ai suivi la moins fréquentée
Et c’est cela qui changea tout.

traduction du poème de Robert Frost The Road Not Taken

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S07E02 un air d'Amérique

Le rêve américain est une source d’espoir pour les boomers qui, en localisant leurs rêves et en leur offrant des modèles idéaux, leur insuffle une force nouvelle. Cette Amérique, faite de clichés, peut prendre appui dans la réalité mais il en amplifie les traits, jusqu’à réinventer un pays plus grand que nature, mythique et miraculeux. Le Nouveau Monde, libérateur de la Seconde Guerre mondiale, a gardé, pour les européens, une image plus intacte que l’Europe meurtrie. Vu comme neuf et différent, il est la destination rêvée, mais difficile d’accès, pour ceux qui veulent changer de vie et « devenir quelqu’un ». Il pourrait peut-être même laisser apparaître l’homme nouveau. Mais les États-Unis sont loin d’être parfaits et le Français moyen nuance avec lucidité ces images, évoquant un pays affecté par des problèmes et remises en questions, qui sont souvent l’écho de ses propres interrogations et déceptions.
Le rêve américain, même si la réalité américaine le remet en question, reste une belle idée, une douce illusion attachée à un pays particulier, qui est envisagée, selon les cas, avec envie ou nostalgie. Il pourrait presque, finalement, exister sans l’Amérique, puisque l’imaginaire qui y est associé parvient à se développer hors des frontières du pays et à convaincre des personnages qui ne connaissent rien des États-Unis. Le pays qu’ils imaginent n’a pas besoin d’attaches trop solides dans la réalité pour continuer à jouer son rôle. Tous les pays ne pourraient, en revanche, pas l’interpréter de manière aussi convaincante. L’universalité des films hollywoodiens en est une illustration ; les personnages très différents qui y puisent des modèles, des références et des images y trouvent des éléments de valorisation du pays qui les a produits, sans pour autant acquérir de connaissance réelle et personnelle de cette patrie mythique. La survie, à l’inverse, des États-Unis sans l’appui du rêve américain, semble plus problématique, et la question de sa possible disparition conduit à des remises en question plus profondes. La force du rêve américain se trouve dans l’imaginaire des personnages, une notion qui est particulièrement valorisée par Gary ; les rêveurs, ceux qui gardent en eux une part d’enfance, sont les seuls qui peuvent parvenir à donner aux choses, et aux pays, une apparence plus grande que nature. À travers eux, le rêve américain peut continuer à entourer les États-Unis de son voile magnifiant, à laisser entrevoir un avenir qui sera peut-être, cette fois, conforme à ces images idéalisées. Le rêve américain accompagne la remise en question de la société américaine opérée tant par les Américains que par des personnages étrangers, et la vivacité qui apparaît dans ces remises en question entrecroisées est une nouvelle source d’espoir potentielle.

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S07E01 faire une virée à 2

En 1817, dans son récit autobiographique “Rome, Naples et Florence”, l’écrivain français Stendhal relate une expérience hors du commun qu’il a vécue à Florence, plus précisément lors de sa visite de la basilique Santa Croce. “J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux Arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber”, écrit-il.
Ce n’est qu’en 1989 qu’une psychiatre, l’Italienne Graziella Magherini, cheffe du service de psychiatrie de l’hôpital Santa Maria Nuova du centre historique de Florence, caractérise ce syndrome. Elle observe et décrit plus de 100 cas similaires parmi des touristes en visite dans ce berceau de la Renaissance, et relate ses conclusions dans un livre.
Depuis, le syndrome de Stendhal, également appelé syndrome de Florence, est entré dans le langage courant, et a même fait l’objet de représentations cinématographiques. Dans le film La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino, sorti en 2013, un Japonais meurt littéralement d'un syndrome de Stendhal, après avoir vu Rome et ses merveilles historiques.
Selon Rodolphe Oppenheimer, psychanalyste et psychothérapeute, le syndrome de Stendhal est en effet caractérisé lorsque “le sujet développe alors une admiration sans borne pour l’œuvre d’art, et qu’une impression de ‘sublime’ finit par le déborder émotionnellement”.
Parmi les symptômes les plus courants, l’on trouve des délires, des hallucinations et des vertiges, une suffocation, une accélération du rythme cardiaque, mais aussi une vision trouble et une perte du sentiment d’identité. Dans certains cas, le syndrome de Stendhal peut même entraîner une forme d’hystérie. Néanmoins, certains professionnels nuancent ces symptômes, en estimant qu’une succession de visites entre lieux extérieurs et lieux clos peut aussi occasionner des malaises ou des vertiges.
En 2018, un touriste de 70 ans a fait un arrêt cardiaque devant le célèbre tableau "La Naissance de Vénus", du peintre Botticelli, conservé à la Galerie des Offices, à Florence. Force est de constater que la presse internationale s’est longuement interrogée sur la cause de cette attaque, qui a bien failli coûter la vie au visiteur. Le quotidien espagnol El País a par exemple titré un article “Une beauté irrésistible ?”, suggérant que le tableau aurait pu occasionner l’arrêt cardiaque.
Graziella Magherini a établi que les touristes les plus touchés par le syndrome de Stendhal étaient des personnes vivant seules, ayant eu une éducation classique ou religieuse.
A l'inverse, les touristes originaires d’Amérique du Nord et d’Asie ne seraient pas touchés, car il ne s’agit pas de leur culture. Les Italiens provenant d’autres régions que Florence seraient également immunisés contre le syndrome de Stendhal.

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S06E09 épisode en retard

Le monde se divise, dit-on, en deux catégories : ceux qui arrivent toujours à l’heure, voire en avance, et ceux qui ne s’embarrassent guère d’un quart d’heure, ou plus, de retard. Aujourd’hui, nous sommes loin des caprices de stars. Alors que les rythmes de travail et de vie s’accélèrent, le retard ne signale plus une désinvolture, il est devenu une condition existentielle générale qui nous mène au bord de la rupture. Dans ce contexte, ne serait-il pas temps de réhabiliter une forme de liberté par rapport au temps, voire de renoncer définitivement à le gérer toujours plus efficacement ?
En célébrant la vitesse comme idéal de croissance et de vie, le monde moderne industrialisé a créé en contrepoint la catégorie nouvelle des « hommes lents ». Ce sont ceux qui, comme le Charlot des Temps modernes, peinent à tenir la cadence des chaînes de montage pour finalement s’y dérober et inventer un autre rythme.
Le mot « lent » n’a pas toujours eu la connotation péjorative qu’on lui connaît. Jusqu’au début du XVe siècle, le latin lentus désigne chez les poètes et les naturalistes ce qui est mou, flexible, le contraire de rigide. L’adjectif s’applique plutôt au monde végétal, à la nature et à l’univers contemplatif que son existence éternelle suppose. Le basculement survient à la Renaissance : la lenteur ne désignant plus que le « manque de rapidité », s’y agrègent les notions de paresse, de fainéantise et même de luxure. La lenteur est le « sous-texte de nos sociétés modernes » qui, au fil des siècles, a systématiquement servi de repoussoir à la prétendue inéluctable marche du progrès. L’existence des hommes lents ouvre cependant « des possibles », une forme de résistance.

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S06E08 le joli mois de mai

« Voici le joli mois de mai » : c’est une vieille chanson.
Oui, mais de quel genre de mai ? Car il est plus d’un mai et leurs chants sont kyrielle. Il serait d’ailleurs bon que quelque jour quelqu’un prenne la peine de les lister et les inventorier pour en distinguer les nuances et discerner les mythologies qu’ils dessinent.
Ce quelqu’un-là pourrait commencer par les chansons usuelles, celles qui célèbrent le mois du printemps. Avec bien sûr au premier rang les gentilles chansons de fleurettes qu’on fait apprendre aux enfants des écoles :

« Voici le mois de mai
Où les fleurs volent au vent, si jolies mignonnes
Où les fleurs volent au vent si mignonnement. »
Avec le fils du roi qui va les ramassant, qui en remplit ses gants et les offre à sa mie, chanson jolie d’amour fleuri.
Voici le mois de maiOù les fleurs volent au ventVoici le mois de maiOù les fleurs volent au vent
Où les fleurs volent au ventSi jolie mignonneOù les fleurs volent au ventSi mignonnement

Le gentil fils du roiS'en va les ramassantLe gentil fils du roiS'en va les ramassant
S'en va les ramassantSi jolie mignonneS'en va les ramassantSi mignonnement
Il en ramasse tantQu'il en remplit ses gantsIl en ramasse tantQu'il en remplit ses gants
Qu'il en remplit ses gantsSi jolie mignonneQu'il en remplit ses gantsSi mignonnement
A sa mie les portaLes donna en présentA sa mie les portaLes donna en présent
Les donna en présentSi jolie mignonneLes donna en présentSi mignonnement

Juste à côté encore, mais en symétrique mélancolique, les poèmes qu’on apprend plus tard, en grandissant, Prévert et son « mourir d’amour au mois de mai », ou Jaufré Rudel qui « en mai par les longues journées songe à son amour de loin »…
Puis, à l’opposé, il faudrait aussi inventorier, les chants du mois de mai révolté et tragique, celui de la Commune et de Chicago. Les chants du mois où le désir de vie bouillonne et se rebelle, mais où on le fauche à coups de sabres, on l’éventre au coutre des baïonnettes. Le mois dont « le soleil dore/ un gazon qui saigne encore/ sur le tombeau des fusillés ». Le temps des cerises mais des plaies ouvertes.
La liste est longue, si longue que pour si peu que vous l’effeuilliez elle vous donnera déjà moyen de passer quelques heures.
Donc j’abrège et je passe vers un autre mai : le « mai » qu’on plante, l’arbre de vie, de joie vitale. Le symbole en est parfois un rien bizarre, quand la plantation advient aux beaux jours, car chacun sait que les arbres ne se doivent pas planter après la sainte-Catherine. Mais anyway : le rite condense une mythologie immense, au moins aussi dense que le chromatisme des fleurettes fraîches écloses.
Ma prédilection d’aujourd’hui va vers une chanson qui associe les deux sortes de « mai », puisqu’elle dit à peu près :
« Voici le joli mois de mai
Où tout galant plante son mai. »
C’est une vielle chanson occitane et galante. Comme elle est occitane, elle a moultes variantes à proportion des variations de cette langue selon les régions. Et la variété se redouble évidemment quand on la traduit en français, selon les traducteurs et leur habileté. C’est pourquoi je disais à l’instant « à peu près » : ce n’est que ma traduction de la version de ma région. Anyway bis : la chanson dit donc, en son premier couplet :
« Voici le joli mois de mai
Où tout galant plante son mai.
Pour ma mie un je planterai
Que plus haut ne s’en trouverait.»
Et la suite dit — toujours « à peu près » — que le galant ayant ainsi planté son mai, il s’en est fait la sentinelle.